Expliciter les ficelles de l’analyste

Howard Becker (2002) fait observer que plusieurs chercheurs des sciences naturelles travaillent selon des modes opératoires qui ne sont jamais explicitement formulés dans leur méthodologie officielle. Ces pratiques opératoires relèvent de « leur propre cuisine interne », de leur manière de faire, de leur façon formelle de résoudre des problèmes auxquels chacun semble confronté « dans la vraie vie ». Dans l’idée de Becker, une ficelle correspond alors à un truc simple qui aide une personne à résoudre un problème. Certaines de ces ficelles constituent de simples règles de bon sens tirées de l’expérience. D’autres émanent d’une analyse poussée de la situation entourant l’émergence du problème. Dans plusieurs milieux de recherche, des gens parlent de cadre ou « système » qui aide à présenter un ensemble de généralisations et permet d’interpréter des données, pour leur donner du sens.

Pour aborder des situations complexes à partir desquelles surgissent différents problèmes, les chercheurs recourent à de multiples principes épistémologiques et à diverses stratégies spécifiques. La métaphore de la ficelle permet d’aborder, à travers un vocabulaire apparemment simple, de nombreuses démarches empiriques de résolution de problèmes relevant d’un projet spécifique.

Un regard sur les habitudes de travail des chercheurs, en sciences humaines et sociales, montre en effet que beaucoup d’entre eux se révèlent cachottiers, quant aux principes d’action guidant leurs tâches d’analyse. Une part importante de leur créativité échappe à l’attention même de leurs collaborateurs immédiats. Certes, dans le cadre de certaines recherches, la négociation du sujet à étudier et l’accès à des terrains spécifiques peuvent faire l’objet d’explicitations scientifiques ; toutefois, les problèmes particuliers suscités par les tâches d’analyse ne sont que partiellement exposés. Comme le soulignent Vergnaud et Récopé (2000), les schèmes, en tant qu’organisations invariantes d’une telle activité pour une classe de situations donnée, sont souvent implicites et demandent à être explicités. Il en est de même des stratégies et conceptualisations menant à la résolution des difficultés et aux angoisses particulières survenant dans le parcours de recherche. En matière d’énonciation des discours explicatifs, les compétences de l’analyste seront adaptées aux différents contextes de production ; elles ne seront que peu exposées, expliquées ou explicitées. Quelques questions soulevées d’une génération à l’autre demeurent importantes: Comment s’y prend un tel? Comment s’y prennent-ils tous pour continuer d’agir avec compétence? Comment se fait et se conduit cette activité?

Toutes les questions soulevées ci-dessus renvoient aux lieux communs identifiés depuis longtemps en matière d’analyse des interactions professionnelles (Clot, Faïta, Fernandez et Scheller, 2000). Reprises dans les débats actuels sur la recherche, elles relancent l’intérêt d’une réflexion approfondie sur l’évolution des pratiques méthodologiques, sur les expériences d’analyse des données et sur la mise en œuvre de nouvelles stratégies de traitement de ces données. Enfin, ces questions attirent l’attention sur l’interrelation entre les défis méthodologiques, les corpus spécifiques et les expériences originales vécues dans le cadre des pratiques d’analyse en sciences humaines et sociales. L’essor du cadre de l’Open Science et de nombreux dispositifs d’aide au traitement de données ne doivent pas occulter l’intérêt de comprendre les pratiques des chercheurs, au-delà du cadre institutionnel dans lequel ils conçoivent, mènent ou conduisent leurs travaux scientifiques. De plus, le statut scientifique des connaissances produites aide à renforcer la pertinence des démarches pluridisciplinaires, à actualiser la compréhension du problème des ponts entre la théorie et la pratique, selon le point de vue de l’analyste. La professionnalité de chercheurs (Pastré, Mayen et Vergnaud, 2006) est un champ d’intérêt qui s’est imposé au fil du temps : comment construisent-ils leur objet, à partir de quels gestes, avec quels outils et réglages ? Plusieurs travaux ont permis de mettre en lumière la dimension sociale de l’activité du chercheur, de la négociation des objets d’investigation (Rix-Lièvre, 2010) à la préparation des communications scientifiques (Boch et Rinck, 2010).

Plusieurs contributions portant sur la professionnalité du chercheur visent à rendre intelligibles les démarches pratiques proposées par l’ensemble des acteurs (Fossion, Jamin et Faulx, 2018). Comment faire et conduire une recherche? Comment s’y prennent les uns et les autres pour identifier les dispositifs à mettre en place, pour récolter et analyser des données ? Comment s’y prennent les chercheurs, face aux difficultés, pour continuer d’agir avec compétence? Existe-t-il des ficelles propres aux chercheurs confirmés et aux autres ? Comment ces derniers construisent-ils de nouvelles manières de faire ? Quand laissent-ils de la place à l’inattendu émergeant du terrain ?

Toutes ces questions ont été abordées au cours de deux colloques internationaux consacrés aux ficelles de l’analyste en juin 2016 à l’Université de Nantes, puis en juillet 2017 à l’Université Paris-Descartes (France).

Dans le présent appel de textes, nous proposons d’aborder divers aspects d’ordre pratique en croisant deux dimensions essentielles. D’un côté, il y a la temporalité ; et de l’autre, la spécificité des phénomènes humains et sociaux. Nous souhaitons aider à stimuler la réflexion sur ce qui accompagne la créativité, de même que sur ce qui soutient la production des savoirs, au cours de la recherche en sciences humaines et sociales. Quatre entrées sont privilégiées :

Thème 1 : Dans les phases de démarrage d’un projet ;

Thème 2 : Par rapport aux théories, questions et objets de recherche ;

Thème 3 : Dans l’écriture de la recherche et la mise en récit ;

Thème 4 : Au regard de la créativité méthodologique

Soumission de texte :

Les auteurs intéressés sont invités à soumettre leur article pour le 21 janvier 2020 en suivant ce lien[http://retro.erudit.org/ojs/index.php/phro/index]. Les auteurs sont priés de déposer leur article déjà rendu anonyme au format de la revue [http://www.revue-phronesis.com/consignes-aux-auteurs/] et d’indiquer pour toute soumission dans les commentaires pour le rédacteur le titre de l’appel à textes visé.

Références bibliographiques :

Becker, H. (2002). Les ficelles du métier, Comment conduire sa recherche en sciences sociales. Paris : La Découverte.

Boch, F. et Rinck, F. (2010). Pour une approche énonciative de l’écrit scientifique. Lidil, 41, 5-14.

Clot, Y., Faïta, D., Fernandez, G., & Scheller, L. (2000). Entretiens en autoconfrontation croisée : une méthode en clinique de l’activité. Perspectives Interdisciplinaires Sur Le Travail et La Santé (PISTE), 2(1). Retrieved from http://pistes.revues.org/3833

Fossion, G., Jamin, V. & Faulx, D. (2018). Investiguer les creux du discours par la technique d’entretien de la mise au carré. Recherches qualitatives, 37(1), 21–56.

Pastré P., Mayen P. et Vergnaud, G. (2006). La didactique professionnelle. Revue Française de Pédagogie, 154, 145-198.

Rix-Lièvre, G. (2010). Différents modes de confrontation à des traces de sa propre activité: Vers une confrontation à une perspective subjective située. Revue d’anthropologie des connaissances, vol 4, 2(2), 358-379.

Vergnaud, G., Récopé M. (2000). « De Revault-d’Allonnes à une théorie du schème aujourd’hu

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