Category Archives: Recensions d’ouvrages

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La professionnalisation en débat : entre intentions et réalisations

coordonné par Najoua Mohib et Stéphane Guillon (Éditions : Peter Lang, 2018)

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La préface de Richard Wittorski lance le débat principalement sur l’aspect polysémique du concept, que démêleront les 15 contributeurs de l’ouvrage coordonné par Najoua Mohib et Stéphane Guillon : La professionnalisation en débat – Entre intentions et réalisations. Les rapports liant la formation, l’éducation, le travail et leurs acteurs y sont visités analysés, pesés, selon différents éclairages et les tensions qu’ils génèrent. La première de ces tensions, révélée dans l’introduction par Najoua Mohib et Valérie Ledermann, oppose les normes de la société libérale aux valeurs humanistes de l’éducation. La professionnalisation, en devenant le remède au chômage, discrédite le rôle du système éducatif.

L’ouvrage partagé en 3 parties fait état en premier lieu des enjeux de la professionnalisation entre travail et formation. Il évoque ensuite les défis relevés par l’enseignement supérieur et se concentre en dernier lieu sur ses effets auprès de deux types d’acteurs : les enseignants et les travailleurs sociaux.

Patricia Champy-Remoussenard évoque à la fois les enjeux, mais aussi les dangers de la flexibilité prônée par les entreprises. D’un côté, la recherche, autour de l’analyse de l’activité dynamise la production de formation, en réponse à un besoin social. De l’autre, l’adaptation réclamée par la mutation du travail génère pour l’individu de l’incertitude, voire de l’insécurité. Elle observe ainsi un « recul du collectif », par le fait que les besoins individuels sont parfois évincés, au nom de la flexibilité.

La contribution de Philippe Maubant et Lucie Roger, s’intéresse aux métiers adressés à autrui, et plus spécifiquement au travail éducatif touchant aux métiers de la formation, tout en les inscrivant dans leur contexte politique et institutionnel, tant du point de vue de l’acteur (le professionnel) que du bénéficiaire. Le système scolaire au Québec a intégré l’éducation des adultes par une pédagogie spécifique, dès les années 1990, et la formation professionnelle poursuit l’objectif d’adapter la main-d’œuvre à la réalité économique. La mise en place d’ingénieries de formation en réponse aux demandes des entreprises de production a pris de l’essor. Cela induit un changement du métier de formateur ; il devient plutôt coach, conseiller, coordinateur et voit sa fonction éducative s’évaporer.

La note de lecture de Solveig Fernagu Oudet de l’ouvrage de de Demazière, Roquet et Wittorski intitulé « La professionnalisation mise en objet », invite à réfléchir, à ce stade, sur la relation entre l’activité, la situation et le sujet dans le processus de professionnalisation, comme de la distance qui sépare professionnalisation imposée et désirée et la remise en cause de la notion de « métier ».

Marc Ponsin finalise cette première partie en mettant en relief le rapprochement du concept de professionnalisation avec celui de gestion, fruit des évolutions législatives régissant la formation professionnelle depuis le début du millénaire (DIF, VAE, etc.) en faisant émerger le concept de « flexicurité ». Les besoins en formation grandissent, les budgets diminuent et les technologies modifient les modes d’intervention et d’apprentissage. S’appuyant sur les idées de Wittorski, il prône le dépassement des situations formelles et l’usage de l’alternance, de l’analyse des pratiques, et la combinaison de différentes méthodes de formation, dont l’intégration de l’enseignement à distance. Cette souplesse permet de répondre au besoin d’individualisation de la formation continue.

Michel Sontag amorce la deuxième partie de l’ouvrage, en précisant que la formation professionnelle par alternance en milieu universitaire fait partie d’un héritage, la médecine ayant été depuis le 11ème siècle un précurseur. Dans les domaines économiques du secondaire et du tertiaire les DUT sont créés en 1966, puis les DESS (1975) et les licences professionnelles (1999). La loi du 23 juillet 1987, en ouvrant la voie de l’apprentissage du niveau V au niveau I, donne l’opportunité de plus d’autonomie financière aux universités. Les filières professionnelles, aux objectifs tournés vers les compétences pour la formation d’experts, avec une réflexion se faisant « sur et dans l’action », sont plus sélectives que les filières universitaires classiques fondées sur des modèles théoriques. L’exemple de la formation d’ingénieur par alternance à l’INSA permet à l’apprenant d’être salarié. Il montre aussi l’importance du rôle du responsable pédagogique, chargé de faciliter le lien entre les compétences recherchées par l’entreprise (techniques et comportementales), mises en œuvre par le tuteur et les connaissances scientifiques indispensables à l’apprenti ingénieur pour valider son statut. Cette analyse est confortée par Annie Cheminat avec une perspective « adéquationniste ». « La professionnalisation en milieu universitaire » satisfait, pour elle, à la fois les employeurs et les étudiants, peu nombreux à accéder aux carrières académiques, dans la construction de leur projet professionnel. Le processus de Bologne, avec les ECTS, la formation des langues, l’usage des technologies informatiques et le développement de compétences transversales inclus dans les programmes de licence, favorise également l’employabilité des étudiants.

Cependant, comme l’affirme Vanessa Boléguin, le taux d’emploi des personnes diplômées faiblit, en accréditant la thèse « inadéquationniste » en donnant plus d’espace au segment secondaire et donc à la précarité des contrats de travail. Cela induit le réflexe de professionnaliser l’enseignement supérieur, en substituant les savoirs pratiques à ceux académiques, et permet de réduire en même temps les coûts de recrutement et de formation, donc salariaux, des entreprises. Le glissement qui s’opère ainsi du segment primaire vers le secondaire limite l’accès à la formation continue des salariés.

La note de lecture de Charlène Millet, « La professionnalisation : vers un nouveau façonnage de l’Université ? » réitère la question du dilemme de l’Université entre le besoin de répondre à l’insertion professionnelle des étudiants et celui de produire des savoirs académiques. Elle annonce la troisième partie de l’ouvrage, centrée sur la professionnalisation des acteurs. Jean-François Marcel amorce le débat avec l’exemple des professeurs de l’enseignement agricole public. Pour lui, l’enseignement demeure un métier qui s’apprend, tout en nécessitant l’acquisition du Master, garant de connaissances solides. Mais en se retrouvant directement en poste sans y être vraiment préparés, les enseignants, dont le travail s’est transformé, constatent un manque de moyens. Une meilleure reconnaissance de leur statut, des passerelles entre l’enseignement professionnel et le MASTER et le suivi d’objectifs de socialisation permettraient de donner à l’enseignant un réel pouvoir d’éduquer.

François Laspeyres, reprend à ce propos les trois modèles ayant contribué à la formation des enseignants. Le premier modèle, « successif » (1991 à 2009), permettait par l’alternance une analyse réflexive et par un travail pluri-catégoriel de créer de l’interaction entre les contenus et les acteurs. Le second modèle, « simultané », à partir de 2009 en imposant l’obtention du Master et du CAPES, a généré du bachotage et une prise de poste sans avoir été vraiment mis en situation d’enseignement. La suppression de l’année de stage en alternance a participé à ce que l’auteur qualifie de régression, avec son lot d’abandons. À partir de 2013, le modèle « intégratif » a rétabli l’alternance en donnant aux étudiants le statut de fonctionnaire stagiaire. L’intégration des organismes de formation dans les Universités concilie finalement les savoirs académiques et pratiques liés à l’enseignement.

La note de lecture sur « Les lumières du praticien réflexif » de Tardif, Borges et Malo, réalisée par Claude-Alexandre Magot, donne ici à la réflexivité tout son sens en référence à l’approche de Schön.

Christiane MIAS poursuit cette réflexion avec la multiplicité des professionnels du travail social. Chacun ne donne pas le même sens au contexte, les repères diffèrent selon les corps professionnels avec des points communs (transmission, rappel du passé et réflexivité) devant surmonter les différences, comme la co-construction de représentations partagées entre les interventions thérapeutiques et éducatives autour d’un même projet. Mais le sentiment de contrôle sur l’action est indispensable pour le professionnel devant être reconnu comme tel dans et par son environnement. L’interrogation permanente individuelle et collective de ces dimensions, sens, repères et contrôle sur l’action, favorisée par l’analyse des pratiques permet de gommer les différences induites par les différentes interventions.

Dominique Besnard, complète ce regard sur le travail social. Il prend appui sur la méthode clinique, en référence au courant de la psychothérapie institutionnelle. Observation du sujet, temps nécessaire à sa mise en confiance et travail collectif entre professionnels en sont le fondement. Les formations des travailleurs sociaux se basent sur des « savoirs d’action », l’alternance et l’analyse des pratiques, avec comme spécificité, l’apprentissage collectif des situations de travail, pour mieux amorcer le travail en équipe et améliorer leurs compétences individuelles. Mais leur multiplicité les rend plutôt techniciens, avec l’inconvénient de donner peu ou pas d’importance au temps nécessaire à la construction d’une relation avec le sujet, et de mettre en avant la prédiction au lieu de la prévention. La solution, pour cet auteur, est de pouvoir articuler les savoirs disciplinaires avec ceux issus de l’expérience et de favoriser l’approche pluriprofessionnelle, car celle pluridisciplinaire technicise trop les interventions.

Cet ouvrage est une mine de réflexion au sujet de la professionnalisation et des représentations qu’il génère. La conclusion amenée par l’un de ses coordinateurs, Stéphane Guillon élargit le débat avec un regard lucide sur les raisons qui écartent de l’emploi les « décrocheurs » du système éducatif, plutôt que les diplômés. Mais le « risque de “cannibalisation” par les formations professionnalisantes me semble être exagéré. Connaissances et compétences s’assimilent réciproquement. Les formations (pré) professionnalisantes retiennent plus facilement les “décrocheurs”. L’alternance abandonnée puis reprise par la formation des enseignants en France montre sa force, au même titre que l’alternance intégrative dans la formation des travailleurs sociaux. Il est sans doute temps d’indifférencier les statuts du savant et de l’expert, comme étant des professionnels au service de leur entreprise, des travailleurs en tout cas, œuvrant pour l’utilité sociale. Celle de s’intéresser aux “fugueurs” du système éducatif, commence sans doute aussi par une réconciliation des systèmes éducatif et économique portés par des valeurs humanistes fortes et fondées sur l’égalité des chances, et celle aussi du vivre ensemble.

Jean-François Plateau, Université de Strasbourg, France

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Pionnières de l’éducation des adultes. Perspectives internationales

Couverture Pionnières de l'éducation des adultespar Françoise Laot et Claudie Solar (Éditeur : L’Harmatan, 2018)

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Cet ouvrage collectif, issu d’un symposium du REF (Réseau de Recherche sur l’Éducation et la Formation), vient combler une lacune : la méconnaissance, pour ne pas dire l’ignorance, très largement partagée concernant le rôle d’un certain nombre de femmes dans le développement de l’éducation des adultes au 19e et au début du 20e siècle. Les onze pionnières qui font l’objet de cet ouvrage ont toutes consacré leur vie au combat pour l’éducation, notamment celle des jeunes filles et des femmes, à une époque où elle commençait à se généraliser, mais restait encore très inégale. Leur engagement, malgré des convictions politiques et religieuses différentes, visait à la fois la justice sociale, l’éducation pour tous à tous les âges et « l’élévation de la femme », par le moyen d’une éducation morale, intellectuelle et aussi, souvent, d’une formation professionnelle. Elles étaient, de ce fait, des militantes féministes, certaines plus radicales, comme Jeanne Deroin (1805-1894) qui défendait l’égalité des droits des citoyennes et des citoyens, d’autres plus modérées, comme Isabelle Gatti de Gamond (1839-1905) qui préconisait une éducation morale et hygiéniste des femmes des classes populaires. Après une préface de Rebecca Rogers, l’introduction Françoise Laot et Claudie Solar, directrices de l’ouvrage, situent les travaux des auteur. e. s dans le cadre de l’histoire des femmes en Europe et aux États-Unis et du tournant biographique de cette discipline. Elles ouvrent ainsi un champ quasi inexploré de l’histoire de l’éducation des adultes, au moyen de ces biographies de pionnières. 

Elles soulignent en particulier le rapport au savoir – la soif de connaissances – et le rapport au travail, très en avance sur ceux de leurs milieux d’origine, qui caractérisait ces femmes, toutes nées au 19e siècle. Leur ouvrage a une dimension internationale, les onze pionnières venant de six pays différents : la France, la Belgique, la Suisse, la Grande-Bretagne, la Pologne et les États-Unis.

Chaque chapitre de l’ouvrage comprend deux parties : la première présente de façon détaillée la biographie d’une de ces pionnières, et la situe dans son contexte socio-historique, économique et politique ; la seconde analyse leurs activités et leurs idées dans le domaine de l’éducation des adultes et plus largement leur conception de la justice sociale et du rôle de la femme dans la société et dans le monde du travail. Les neuf auteur. e. s de ces chapitres – huit sont des femmes – s’appuient sur des sources solides, des recherches de première main dans des archives, des travaux d’historiens et, pour certaines, des biographies antérieures, lorsqu’elles étaient disponibles.

Ils montrent, pour chacune de ces femmes, leur combat commun pour l’éducation de toutes et de tous, mais aussi leurs spécificités, liées à leurs milieux d’origine, à la situation socio-économique et politique du pays où elles se trouvaient, à leurs convictions, leurs choix et leurs priorités. Ainsi, Françoise Laot retrace la lutte pour l’égalité et la citoyenneté des femmes de Jeanne Deroin, lutte qui la conduira en prison en France, puis en exil en Grande-Bretagne. Elsa Roland détaille l’action pour une éducation spécifiquement féminine, éducation morale et hygiéniste, préconisée par Isabelle et Zoé Gatti de Gamond. Marianne Thivend rend compte du développement de la formation professionnelle comptable et commerciale des femmes initié par Élise Luquin à Lyon, puis dans toute la France. 

L’éducation civique pour la démocratie défendue par Mary Follett aux États-Unis, au moyen des cours du soir, des centres sociaux communautaires et des groupes de voisinage, est décrite et analysée par Claudie Solar. Marie-Elise Hunyadi pour sa part, met en lumière la lutte pour l’accès des femmes aux études et aux carrières universitaires de Caroline Spurgeon et Virginia Gildersleeve en Grande-Bretagne et aux États-Unis, ainsi que l’action de la Fédération internationale des Femmes diplômées des Universités, créée par ces deux femmes en 1919. Le chapitre de Joëlle Droux traite de l’œuvre de Marguerite Champendal, en Suisse, en faveur de la formation des mères des milieux populaires et de la formation professionnelle des infirmières. Jacques Eloy aborde le développement de l’éducation mutuelle et des centres sociaux sous l’impulsion de Marie-Jeanne Bassot dans les quartiers populaires de la région parisienne. Ewa Marynowicz-Hekta et Françoise Laot étudient la création de l’enseignement de la pédagogie sociale dans les universités polonaises à l’initiative d’Helena Radlinska. Enfin, Marie-Thérèse Coenen rend compte de l’organisation du syndicalisme féminin et des cercles d’études par Victoire Cappe en Belgique.

Ce trop rapide survol n’a d’autre but que de donner une idée de la diversité des aspects de l’éducation des adultes, notamment des femmes et des jeunes filles, que ces différents chapitres abordent à travers ces biographies et les analyses qui les accompagnent. Ces femmes, pionnières de l’éducation des adultes, de l’éducation populaire et de l’émancipation féminine, méritaient qu’un ouvrage savant, mais d’une lecture très agréable, leur soit consacré. Il devrait désormais trouver sa place dans la bibliothèque de toutes celles et de tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des femmes et à celle de l’éducation des adultes

par Pierre Hébrard, Université Paul-Valéry

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Professionnalisation des métiers du cirque. Des processus de formation et d’insertion aux épreuves identitaires

metiers-du-ciruqe Sous la direction de Thérèse Perez-Roux, Richard Étienne et Josiane Vitali

L’Harmattan (collection Logiques sociales), 2016

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L’ouvrage dans son contexte

Professionnalisation des métiers du cirque. Des processus de formation et d’insertion aux épreuves identitaires paraît chez L’Harmattan en 2016, dans la collection Logiques sociales dirigée par Bruno Péquignot, sociologue des arts et de la culture et professeur de l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Cette collection réunit des chercheurs et des praticiens et elle entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l’action sociale : « En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d’un terrain, d’une enquête ou d’une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques » (p. 2). Le livre n’a pas la prétention d’innover sur le plan théorique ou méthodologique, mais il atteint son objectif de rendre compte d’expériences et de pratiques qui contribuent à une meilleure compréhension d’un phénomène social riche sur le plan symbolique et signifiant d’un point de vue artistique, voire économique : la professionnalisation des métiers du cirque présentée comme un enjeu et comme un défi.

L’ouvrage est un collectif dirigé par Thérèse Perez-Roux, professeure en sciences de l’éducation de l’Université Paul-Valéry de Montpellier, dont les travaux portent sur la professionnalisation des enseignants et sur les dynamiques identitaires des acteurs de l’éducation; par Richard Étienne, professeur émérite en sciences de l’éducation de l’Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) de Montpellier, réputé formateur d’enseignants qui poursuit ses travaux sur le changement, l’encadrement et la formation; et de Josiane Vitali, doctorante en sciences de l’éducation qui travaille sous la supervision de Richard Étienne sur les pratiques de loisirs des arts du cirque, après avoir étudié le nomadisme dans la formation supérieure des artistes de cirque en France. Les trois auteurs sont associés au Laboratoire Interdisciplinaire des Recherches en Didactique Éducation Formation (LIRDEF) de Montpellier. Dix autres collègues signent les textes de l’ouvrage, organisé en deux parties et neuf chapitres. La première partie traite de l’insertion et de la professionnalisation eu égard aux risques de déprofessionnalisation dans les métiers du cirque. La deuxième partie porte sur les identités professionnelles des métiers du cirque. L’environnement privilégié est essentiellement celui de la France.

Le contenu de l’ouvrage

En guise de mise en bouche, Valérie Fratellini se confie à Josiane Vitali. Fille d’Annie Fratellini, chanteuse et comédienne devenue clown, et de Pierre Granier-Deferre, un réalisateur opposé à la Nouvelle Vague, Valérie Fratellini fait carrière au cirque avant d’assurer la direction pédagogique de l’Académie Fratellini, fondée en 1974 (sous le nom d’École nationale du cirque) par sa mère et son conjoint, Pierre Etaix, figure charismatique du cirque, mais aussi du cinéma, entre autres aux côtés de Jacques Tati. L’Académie Fratellini porte aujourd’hui le projet d’un centre de formation supérieure aux arts du cirque qui délivre le Diplôme national supérieur professionnel d’artiste de cirque (niveau licence) après trois ans de formation. L’école que connaît Valérie Fratellini dans les années 1970 est toutefois sans cursus ni diplôme. Elle permet d’approcher l’acrobatie et le mouvement du corps, compétences utiles pour le théâtre. Raymond Devos et Jean-Louis Barrault soutiennent alors les époux Fratellini-Etaix dans leur projet.

Les trois directeurs de l’ouvrage signent ensuite l’introduction qui rend compte que la professionnalisation dans les arts du cirque ne va pas de soi. Ils rappellent que l’initiative du livre s’inscrit dans le cadre de deux symposiums tenus en 2011 et 2014. Le premier rend possible la publication en 2014 d’un livre intitulé Quelle formation professionnelle supérieure pour les arts du cirque ?  Le second conduit au présent ouvrage. Les auteurs prennent soin de bien définir les concepts-pivots. Inspirés par Raymond Bourdoncle, ils définissent la professionnalisation comme l’articulation de trois processus : l’amélioration du statut d’une activité et sa reconnaissance sociale; ses formes de socialisation, entre autres les valeurs et les normes défendues collectivement par le groupe des professionnels; le processus d’amélioration des capacités et de rationalisation des savoirs mis en œuvre dans l’exercice de la profession. Ce processus constitue une avancée qui permet de rendre visibles les métiers artistiques dans le champ social et culturel, croient-ils, mais il porte aussi sa part de possibles dérives pouvant amorcer des formes de déprofessionnalisation. Se référant cette fois à Lise Demailly et à Patrice de la Broise qui se sont consacrés à trois cas empiriques (les postiers, les universitaires et les psychiatres), ils estiment que la déprofessionnalisation se manifeste par la souffrance et la perte de repères avec, entre autres phénomènes, une augmentation des régulations de contrôle par la hiérarchie qui fragilisent les pratiques autonomes des acteurs.

Richard Étienne inaugure la première partie de l’ouvrage avec le chapitre 1 portant sur les ambiguïtés de la professionnalisation et le recours au professionnel. Sa contribution est riche de références classiques (Kant, Freud et Lévi-Strauss) et contemporaines, celles-là ayant trait entre autres aux compétences des acteurs, au « savoir agir en situation » (Le Boterf) dans les « métiers de l’interaction humaine » (Jorro). Il rappelle la difficulté à enfermer les professions artistiques dans un ensemble de normes, l’autonomie de l’acteur pouvant y être étouffée. Une profession s’auto-organise avec un ordre professionnel qui détermine des règles et gère des sanctions; avec un code de déontologie; avec une expertise; et avec une obligation de moyens imposant une formation tout au long de la vie qui assure un monopole par le biais d’une cooptation de nature universitaire. Cette cooptation entraîne une reproduction, prélude au corporatisme qui fait que la profession se préoccupe plus des intérêts de ses membres que de l’intérêt général. Le cirque connaît plusieurs évolutions et révolutions croit l’auteur, dont la plus récente concerne le développement d’une formation diplomante à ses métiers. Il présente quatre modèles de formation aux métiers du cirque : familial, en école, libéral (laissé à la discrétion des acteurs) et universitaire. Confier cette formation à l’enseignement supérieur représente un progrès par rapport au modèle familial, mais cette institutionnalisation peut avoir des conséquences négatives : banalisation liée à une organisation normée dont la tradition est la seule justification; uniformisation, alors que la transgression des normes est souvent associée à l’activité de création; ambiguïté autour de la notion de risque puisque plusieurs pratiques « risquées » constituent l’essence du spectacle de cirque. En conclusion, Richard Étienne dit préférer parler de développement professionnel plutôt que de professionnalisation : « Je préconise d’éviter de tomber dans le piège de la professionnalisation/déprofessionnalisation pour aller vers une « professionnalité des métiers du cirque » qui permettra de formaliser puis développer des gestes professionnels spécifiques à ces métiers dans le cadre d’un accès de plus en plus aisé et instantané aux performances les plus spectaculaires mais aussi les plus « convenables » sur les plans artistique, historique et éthique » (p. 55).

Quatre autres contributions alimentent la première partie de l’ouvrage. Elles rendent compte d’une intention de professionnalisation des métiers du cirque et de sa traduction dans des dispositifs particuliers. Josiane Vitali consacre le chapitre 2 au secteur de l’animation dans les écoles de sport et loisir qui se pratique en amont de l’entrée dans un métier du cirque. Elle dresse  un historique du milieu de l’animation en France avant de s’intéresser à l’alternative entre professionnalisation et socialisation professionnelle. « L’animation doit-elle faire le deuil des valeurs militantes qui sont à son origine ou se consacrer à une logique entrepreneuriale qui en assurera la survie ? » (p. 77). Elle espère qu’un troisième symposium permettra de répondre à la question. Stéphane Simonin, directeur de l’Académie Fratellini depuis 2011, propose dans le chapitre 3 le portrait très descriptif de la formation offerte : cours collectifs, accompagnement individuel, stages de travail approfondis autour d’un thème et cours offerts par l’Université Paris 8 dans le cadre de la licence en théâtre. Le chapitre 4 permet à Marine Cordier de s’intéresser à la question du genre dans les métiers du cirque. Elle est maître de conférences à l’Université Paris Ouest Nanterre et titulaire d’un doctorat en sociologie avec une thèse portant sur la professionnalisation des métiers du cirque. Les femmes représentent 33 % des professionnels du cirque, mais plusieurs réussissent à ne pas s’enfermer dans des spécialités typiquement féminines. Le « plafond de verre » joue néanmoins, observe l’auteure, qui remarque que moins de 30 % des femmes sont impliquées dans des fonctions de création ou de direction artistiques. Barbara Appert-Raulin, responsable de la formation permanente au Centre national des arts du cirque en Châlons-en-Champagne, décrit dans le chapitre 5 le contenu des référentiels d’activités et de certification dans les écoles de cirque. Ces écoles sont nombreuses, jeunes et elle cherchent leur parcours, leurs pédagogies et leurs univers artistiques, croit l’auteure. Un Diplôme d’État de professeur de cirque a notamment été créé en 2013.

La seconde partie de l’ouvrage s’amorce avec le chapitre 6 et une contribution de Thérèse Perez-Roux s’inscrivant à la périphérie de l’univers du cirque. Elle rend compte des résultats d’une recherche réalisée entre 2009 et 2011 et portant sur les dynamiques identitaires dans le parcours de professionnalisation des danseuses et des danseurs se formant pour passer le Diplôme d’État de danse : « entre les premières représentations sur l’enseignement de la danse et la projection de soi dans le futur métier, se jouent des transactions qui puisent dans l’expérience passée et présente, ouvrant sur de multiples interactions » (p. 163). Martine Leroy, codirectrice et fondatrice de Balthasar, un centre des arts du cirque à Montpellier, et Martin Gerbier, directeur du centre, s’intéressent pour leur part dans le court chapitre 7 au phénomène de la préprofessionnalisation comme « un temps important lors duquel interagissent construction identitaire et désir artistique pour venir confirmer ou réorienter le projet professionnel » (p. 165). Magali Sizorn, maître de conférences à l’Université de Rouen, propose dans le chapitre 8 un angle de traitement original du phénomène : celui de la maternité des artistes de cirque. Il s’agit là d’un marqueur temporel qui active la crainte de perdre les qualités physiques requises pour exercer sa prestation artistique et celle d’être oubliée au moment du retour. Émilie Salaméro, maître de conférences à l’Université de Poitiers, Samuel Juhle, maître de conférences à l’Université de Bordeaux et Marina Honta, professeure à l’Université de Bordeaux, dans le chapitre 9, posent le problème de la reconversion des artistes de cirque au croisement de regards issus de la sociologie de l’action publique et de la sociologie des professions.

La conclusion de l’ouvrage est l’oeuvre de Philippe Goudard, artiste (clown, auteur de cirque, producteur et interprète de cirque), scientifique (docteur en médecine et en arts du spectacle) et professeur à l’Université Paul-Valéry de Montpellier où il dirige le programme de recherche « Cirque : histoire, imaginaires, pratiques ». Il rend compte, de manière synthétique, que le cirque participe de l’industrie du spectacle et du divertissement sous différentes modalités : libérale (comme avec le cas du Cirque du Soleil), d’État (les cirques de Moscou et de Pékin, par exemple) ou mixtes. Les valeurs que véhicule le cirque en font, selon lui, un produit idéalement équitable, au fort pouvoir attractif. Il observe que la formation aux arts du cirque intéresse un nombre croissant de filles et de garçons séduits par l’idée de s’épanouir grâce aux métiers du cirque, mais que le milieu professionnel est peu accueillant. « La démocratisation des arts du cirque, nés au creuset des loisirs et du délassement aristocratiques, n’est pas achevée » (p. 222-223), tranche-t-il. Il fonde quelque espoir dans les « États généreux du cirque » où, à compter de 2016, des professionnels du cirque partagent avec le public afin de récolter la parole, les idées et les propositions visant à faire un état des lieux, à réfléchir sur le cirque dans le paysage culturel, sur sa vitalité en France et sur ses répercussions dans le monde.

Une appréciation personnelle

Le livre propose quelques analyses solides sur le phénomène de la professionnalisation des métiers du cirque, notamment celle de Richard Étienne dans le chapitre 1 qui constitue le vecteur fort de l’ouvrage. Sont aussi proposés plusieurs textes descriptifs qui constituent des matériaux de recherche de première importance afin de rendre compréhensible le phénomène de la professionnalisation des métiers du cirque en France. Rappelons que la collection Logiques sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l’action sociale : dans cette perspective, la proposition du collectif respecte ce contrat moral.

Nous avons apprécié la dialectique professionnalisation / déprofessionnalisation présente tout au long de l’ouvrage. Autant les aspects positifs de la professionnalisation sont développés, autant ceux plus négatifs sont rappelés. Inscrites aux pratiques circassiennes, il y a cette volonté artistique de transgresser les règles, cette joute habile pour défier le risque, bref, toutes choses qui vont à l’encontre de quelque phénomène d’uniformisation inhérent à la professionnalisation.

La facture de l’ouvrage est « franco-française », mais on ne saurait le reprocher aux auteurs qui l’annoncent d’emblée. Il est d’ailleurs légitime d’étudier un phénomène à partir de la situation observée sur le plan national. N’empêche que toute incursion dans des espaces géographiques et culturels autres que celui de la France est accueillie avec grand intérêt. Dans son texte trop bref, Philippe Goudard parle du cirque occidental, de l’ex-URSS, de la Chine et de l’Amérique latine. Nous devinons sa connaissance fine de l’univers du cirque et nous apprécions sa posture transdisciplinaire qui contribue magnifiquement à rendre compréhensible le phénomène, dans son essence et dans sa complexité. Nous aurions lu avec grand intérêt un substantiel chapitre de mise en contexte, signé Philippe Goudard, au croisement de ses préoccupations et de son expérience d’artiste de cirque, de scientifique et d’universitaire.

La mise en bouche proposée en début d’ouvrage et présentant le témoignage d’Annie Fratellini est aussi trop brève. Cette femme a vécu, depuis les années 1970, l’institutionnalisation de la formation au métier du cirque et sa professionnalisation, sans compter sa filiation à l’une des plus grandes familles dynastiques du cirque. Nous pouvons espérer que son témoignage, couplé avec celui d’autres figures marquantes du domaine – Pierre Etaix notamment – soit colligé afin d’être accessible aux chercheurs intéressés par le monde circassien.

L’ouvrage saura-t-il trouver son lectorat ? Nous le souhaitons, mais cela constitue toujours un défi. Ceux et celles qui s’intéressent à la professionnalisation trouveront dans ces pages plusieurs références théoriques d’une grande pertinence. Les amants du cirque découvriront un aspect de cette institution assez peu mis en évidence jusqu’à maintenant. Cela dit, ce livre mérite grandement d’être lu, surtout par les lecteurs et les lectrices de  Phronesis, d’emblée intéressés par les problématiques relatives à la professionnalisation des métiers adressés à autrui.

Jean Bernatchez, Ph.D.
Professeur-chercheur
Politologue spécialisé en éducationUnité départementale des sciences de l’éducation
Groupe de recherche Apprentissage et socialisation (APPSO)
Université du Québec à Rimouski300, allée des Ursulines
Rimouski (Québec) G5L 3A1
Jean_Bernatchez@uqar.ca

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Préposés aux bénéficiaires et aides-soignantes. Entre domination et autonomie.

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Sous la direction de François Aubry et Yves Couturier

Préface de Michel Lemelin

Presses universitaires de Québec

2014

Lien vers le site de l’éditeur

François Aubry et Yves Couturier proposent un ouvrage très bien documenté, basé sur la présentation de recherches de terrain, essentiellement de type ethnographique, sur le travail des préposés aux bénéficiaires et aides-soignantes. Ils montrent que ces acteurs font l’objet d’une injonction paradoxale : porteurs de pressions et de responsabilisation, ils ne peuvent cependant pas s’appuyer sur les ressources et conditions organisationnelles et institutionnelles qui leur permettraient de développer et de faire reconnaitre les compétences requises pour répondre aux situations dans lesquelles ils sont plongés.

Cet ouvrage contribue – dans la ligne des recherches menées par Anne-Marie Arborio et Pascale Molinier sur les aides-soignantes – à produire des connaissances sur un public encore bien peu étudié sur le terrain des pratiques de soin et d’accompagnement. Dans le contexte québéquois, de tels travaux ont été initiés par François Aubry, Yves Couturier et Francis Etheridge. Faisant suite à un colloque, ce livre témoigne de la vigueur de la dynamique de recherche ici désormais instaurée sur un public dont l’importance et la complexité croissante du travail commence à se faire jour grâce à ces recherches scientifiques.

En effet, ce public est dédié mais aussi relégué aux tâches relevant de la catégorie généralement définie par le care. Il produit des connaissances et compétences qui sont souvent peu visibles, source d’autonomie et d’autonomisation limitées pour celles qui les pratiquent. Moins connu et reconnu que les infirmières et médecins, il assure néanmoins, comme le rappelle François Aubry en introduction, 80 à 90 % des actes de soin envers patients et résidents. Ce public est aussi à 80 % représenté par des femmes au Québec et 90 % en France, ce qui constitue l’un des aspects important à considérer si l’on veut comprendre les fondements symboliques de sa domination et certaines impasses de sa professionnalisation.

Si les aides-soignantes (dénomination en France et en Belgique) ou les préposés aux bénéficiaires (appellation québecoise) ont le plus souvent une faible visibilité dans l’espace médiatique, elles apparaissent néanmoins lors du dévoilement de cas de maltraitance envers leurs aînés. Seule la face négative de l’activité de certains est alors médiatisée.

Or, ces faits, méconnaissance d’un côté, médiatisation des déviances de l’autre, nuisent aux termes du débat. En effet, les auteurs du livre soulignent, par leurs travaux de terrain et analyses, la responsabilité croissante de ces personnes soignantes. Elles doivent réaliser des pratiques de qualité, tout en étant soumises à de fortes charges de travail dans un contexte de rapports hiérarchiques qui a très peu évolué. Conjointement, elles doivent faire face aux revendications croissantes des résidents et de leurs familles. Ce contexte et ces charges accrues induisent pour elles des problèmes de santé et de sécurité au travail qui s’avèrent récurrents.

L’ouvrage montre les différences importantes qui peuvent marquer ces pratiques selon qu’elles se déroulent au domicile des personnes ou en institutions. Surtout, il ne se contente pas de décrire, ce qui serait déjà fort utile, le travail des professionnels et les difficultés qui leur sont propres, il propose aussi une analyse de ces difficultés qu’on peut résumer, sans les réduire les unes aux autres, par une vision systémique.

Ainsi, les auteurs s’accordent pour montrer que les situations médiatisées de maltraitance de personnes vulnérables, loin de reposer uniquement sur celui ou celle qui est alors dénoncé, comportent une dimension politique, organisationnelle, institutionnelle qui, tout autant que l’acte déviant, est à relever. Sinon – et jusqu’ici c’est souvent le cas – l’individualisation de la réponse nuit à la résolution du problème de fond.

Les organisations hiérarchisées, pyramidales, dans la ligne de l’organisation hospitalière, laissent peu d’initiatives reconnues aux personnes qui travaillent directement et dans la durée auprès des personnes vulnérables. Les modes de gestions tayloriens peuvent venir s’inscrire à l’encontre des finalités pourtant assignées à ces professionnels en matière de centration sur les besoins des personnes soignées.

Ces professionnels exercent des activités amenées à croître, avec le vieillissement de la population alors même qu’elles s’exercent déjà sous tensions fortes. Ces tensions sont à rattacher à la fois aux modes organisationnels de gestion de ces activités, aux difficultés inhérentes aux situations d’incertitudes rencontrées par les personnes et les équipes, à la nature de ces activités qui intriquent inévitablement sphère privée, intimité, relations affectives, familiales et professionnelles.

Le manque de reconnaissance que ces personnes subissent et les pressions croissantes qui s’exercent sur elles dans un contexte où la tension au niveau des coûts, vient se cumuler aux autres, sans que les moyens pour y faire face soient déployés de façon cohérente. Ce processus engendre inévitablement une certaine labilité dans l’exercice de ce travail qui, en boucle, nourrit les difficultés précitées.

Présentation des différentes parties de l’ouvrage

L’ouvrage est construit sur la base de plusieurs études sur les aides-soignantes et les préposés aux bénéficiaires. Elles travaillent soit dans les organisations de soins et de santé, soit à domicile. L’ensemble de ces terrains est donc abordé sous la forme de quatre thématiques transversales à trois contextes. Ces thématiques sont les suivantes : le rapport aux patients et aux résidents, l’approche du Milieu de Vie[1] et la qualité des pratiques, la santé au travail, la professionnalisation des aides-soignantes et des préposés aux bénéficiaires.

Dans la première partie, les auteurs relèvent l’importance fondamentale de l’organisation du travail dans le développement des conflits et des actes de maltraitance et la nécessité de prendre en compte le collectif de travail dans la réalisation d’actes relationnels de qualité.

Emilie Raizenne montre, sur le terrain des centres d’hébergement et de soins de longue durée, que les préposés sont au cœur des tensions entre revendications individuelles et injonctions organisationnelles. Ils éprouvent de ce fait une grande souffrance morale sur laquelle ils disposent de peu de leviers pour pouvoir agir. Louise Belzile, Caroline Pelletier et Marie Beaulieu se sont intéressées à la maltraitance en institution de soins de longue durée. Cette dernière concerne le plus souvent les aspects non techniques, mais relationnels de leur rôle. Or, les auteurs montrent que la responsabilité des situations de maltraitance, loin de reposer uniquement sur des individus déviants, relève d’un processus distribué au sein des organisations. Ces dernières tendent à faire porter sur les relations interindividuelles entre préposés et bénéficiaires l’incertitude des situations de soins complexes en milieu collectif. Isabelle Feillou, Marie Bellemare, Annabelle Viau-Guay, Louis Trudel, Johanne Desrosiers et Marie-Josée Robitaille ont travaillé sur l’approche relationnelle des soins en institutions de soins de longue durée. Cette approche est ancrée sur la philosophie du Milieu de Vie. Ils relèvent avec prudence — dans la mesure où l’étude concerne un terrain particulier — les questions posées par le déploiement de cette approche. Selon eux, elle s’avèrerait d’autant plus efficace qu’elle concernerait l’ensemble du collectif de travail impliqué dans l’institution et non seulement une catégorie ciblée de personnel.

Dans la seconde partie de l’ouvrage, sont analysés les effets des nouvelles normes de qualité de l’Approche Milieu de Vie — impulsées au sein des organisations gériatriques — sur les pratiques concrètes des préposés aux bénéficiaires. Les auteurs montrent comment les responsabilités accrues pour les préposés rencontrent les contraintes liées à la faiblesse de leur statut professionnel avec une faible marge d’autonomie et de reconnaissance dans l’organisation. Yves Couturier, Francis Etheridge et Malika Boudjémaa analysent la double contrainte dans laquelle sont pris les préposés aux bénéficiaires : ils sont à la fois poussés à une professionnalisation, mais ne bénéficient pas d’un contexte de travail qui lui soit favorable. Ils soulignent notamment le poids des références asilaires ou hospitalières sur des modèles de prises en charge mal adaptés au soin des personnes âgées malades chroniques. Les préposés, comme les bénéficiaires de leurs actions, sont plongés dans un type d’organisation qui nuit à leurs autonomies tout en promouvant un discours qui la promeut. Malika Boudjémaa et Yves Couturier poursuivent cette analyse en s’attachant à considérer le point de vue des préposés aux bénéficiaires sur l’approche Milieu de vie. Ils soulignent les limites de l’organisation asilaire pour répondre aux problèmes d’hébergement de qualité en institution, ils relèvent des progrès initiés par l’approche Milieu de vie, mais aussi les limites inhérentes aux modes d’organisation et de hiérarchisation encore dominants.

François Aubry, Yves Couturier et Frédéric Gilbert, mettent clairement en évidence que les préposés aux bénéficiaires restent très peu reconnus pour les responsabilités morales croissantes qu’on leur demande cependant d’exercer. Aux prises avec des injonctions organisationnelles et collectives parfois contradictoires, ils mettent pourtant en place des processus d’adaptations aux situations qu’ils vivent qui seraient source d’innovation, pour peu que les gestionnaires de changement en institutions de soins de longue durée s’y intéressent de plus près.

Dans la troisième partie, les auteurs se penchent sur la question de la santé au travail des préposés aux bénéficiaires. Ces derniers sont de plus en plus reconnus comme des acteurs professionnels susceptibles de rencontrer de graves problèmes de santé dans le cadre de leur activité. Les auteurs relèvent que la souffrance organisationnelle est d’autant plus ressentie que ces personnes manquent d’autonomie pour gérer les risques qui les affectent dans la situation de domination où ils se trouvent.

Henriette Bilodeau et Geneviève Robert-Huot se sont intéressées au rapport entretenu par les préposés aux bénéficiaires avec les règles de prévention et de contrôle des infections nosocomiales. Elles soulignent notamment le poids de l’implication du management dans le respect de ces règles par l’ensemble des personnels et non une catégorie en particulier. Johanne Boivin montre que la question de la souffrance au travail dans les organisations de santé est liée à celle de l’autonomie de l’ensemble des personnes impliquées dans les soins. Cette autonomie, loin d’être abstraite, se loge dans l’organisation précise des micros décisions qui s’imposent dans les situations de soins dans lesquelles sont généralement impliqués les préposés aux bénéficiaires. La souffrance organisationnelle résulte d’un manque d’autonomie des personnels les conduisant parfois à agir contre l’éthique des soins, pourtant prônée, lorsqu’ils sont pris dans des injonctions contradictoires.

Fanny Dubois développe une analyse ethnographique du travail des aides-soignantes en Belgique. Elle montre comment leur travail qui consiste aussi à prendre en charge ce qui provoque le dégout des autres tend à asseoir dans cette particularité une facette du pouvoir qui leur est propre.

La quatrième partie explore les conditions nécessaires à la professionnalisation des métiers d’aides-soignantes et des préposés aux bénéficiaires. De par leur faible position statutaire, ils sont en situation de domination hiérarchique, mais aussi symbolique. La qualification de leurs pratiques oscille à la frontière de compétences professionnelles et domestiques.

Catherine Gucher s’est intéressée au travail des aides-soignantes à domicile en France où elles interviennent en croisant les auxiliaires de vie sociale et les aides à domicile. Ces différents intervenants, aux frontières mal définies, œuvrent en tension pour défendre des territoires et des autonomies professionnelles fragiles, et ce, aux dépens de l’autonomie de l’usager face à ces différents modes d’interventions. Il apparaît difficile pour l’ensemble de ces personnes d’être reconnues de par le brouillage, dans ce secteur, entre expertises savante et profane.

Catherine Gucher et Annie Mollier soulignent le rapport étroit entretenu entre le travail des infirmiers et ceux des aides-soignants, les amenant à valoriser les interventions techniques en lien avec l’activité thérapeutique qui fonderait leur légitimité. A domicile, elles cherchent cependant à relier les dimensions techniques et humanistes de leur travail pour mieux défendre un territoire spécifique.

Des territoires sous tension

L’ensemble de l’ouvrage montre la tension générée par cette position paradoxale où les acteurs sont à la fois porteurs de pressions et de responsabilisation, mais conjointement, n’ont pas les ressources et conditions organisationnelles et institutionnelles qui leur permettraient de développer et de faire reconnaitre leurs compétences.

Yves Couturier clôt l’ouvrage par la mise en évidence des débats actuels sur les préposés aux bénéficiaires et aides-soignantes. Il montre notamment en quoi ils permettent de mettre à jour la problématique de la domination symbolique du métier qui oblitère la forme même des revendications que les acteurs seraient en mesure d’exprimer. Il souligne le paradoxe posé par l’impasse où ces professionnels se trouvent, fondant leur identité sur ce qu’on leur demande d’être plutôt dans ce qu’ils sont. Le chemin vers davantage de reconnaissance et de professionnalité apparaît donc semé d’embuches tant au plan individuel, subjectif, qu’organisationnel et institutionnel. Néanmoins, tant au domicile qu’en institution, ce chemin s’impose d’autant plus que les injonctions et revendications de l’ensemble de ces acteurs tendent à réclamer ou nécessiter davantage d’autonomie d’action et de contrôle. Ce livre trace les principales lignes sur lesquelles ces reconfigurations complexes reposent.

Un bien bel ouvrage dont on ne peut que recommander la lecture, il intéresse autant les chercheurs que les professionnels et les publics des secteurs éducatifs, social et sanitaire.

Eliane Rothier Bautzer

Centre de Recherche Médecine, Sciences, Santé, Santé Mentale, Société

CERMES3  Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité
CNRS UMR 8211, INSERM U988, EHESS
Département Sciences de l’Education
Centre universitaire des Saints-Pères
45 rue des Saints-Pères, 75270 Paris Cedex 06
eliane.bautzer@gmail.com

http://www.cermes3.fr/index.php/membres/chercheurs-enseignants-chercheurs-ingenieurs-et-techniciens/155-rothier-bautzer-eliane

 

[1] Cette approche est préconisée par le ministère de la santé et des services sociaux au Québec. « Elle se présente comme un énoncé général d’orientation émis par le ministère de la santé et des services sociaux auquel sont associés un corpus de principes cohérents et un dispositif de monitorage du niveau d’implantation » (Couturier, Etheridge, Boudjéma , chapitre 4, page 85).

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